Je suis Yézidi…

Je suis Yézidi…

Avrûpa, Êzdîyatî, Nûçe 4 Comments on Je suis Yézidi…

« L’éveil des Yézidis ? »

 

 

Aujourd’hui j’ai rencontré mes parents spirituels. Mais avant de parler de cette rencontre, il est nécessaire d’éclaircir certains points.

 

Je suis Yézidi. Ou Yézide. Ezdi. Plusieurs terminologies sont employées pour désigner ce peuple, sans pays, dispersé un peu partout dans le monde (majoritairement en Irak et dans le Caucase). Car le Yézidi n’a pas de chez lui. Au sens propre. Le Yézidi n’a pas de pays. Dans un monde où chaque parcelle de terre est soumise à la souveraineté d’un État, il s’agit d’une situation difficile. Alors le Yézidi tente de survivre en se faisant discret. On le trouve surtout en bas de l’échelle sociale, rares sont ceux qui accèdent à des postes hautement placés ou simplement « placés ».

« Tu es de quelle origine ? ». C’est une question que j’entends souvent. Lorsque je n’ai pas envie de rentrer dans les détails, je réponds simplement « Géorgienne ». La Géorgie, pays de ma naissance. Il m’arrive néanmoins souvent de répondre que je suis « Yézidi », par acquit de conscience. S’ensuit alors la question logique : « c’est quoi les Yézidis ? ». Je prends alors le temps de fournir le peu d’informations que j’ai à ce sujet : il s’agit à la fois du nom d’une ethnie et celui d’une religion. « En quoi consiste cette religion ? Es-tu pratiquante ? » me demandent les plus intéressés (ou les plus téméraires ?). Ma réponse est alors brève : il s’agit d’une religion monothéiste. Nous avons un Dieu et sept anges. Notre lieu de pèlerinage se trouve à Lalesh dans le Kurdistan irakien. Je ne rentre pas plus dans les détails car je ne les possède justement pas ces détails. Tradition exclusivement orale jusqu’à peu, les écrits sur les Yézidis sont rares et exclusivement rédigés en langue yézidi, que je comprends un peu mais ne lis pas. La langue que j’emploie au quotidien, la langue avec laquelle je réfléchis et grandis, c’est le français. Or peu de sources sont disponibles dans cette langue.

 

Je suis Française. Ma famille et moi sommes arrivés en France en 2002. J’avais alors 10 ans, ma sœur 8 ans et mon frère 5 ans. Ma mère en avait 33 et mon père 35. Une famille fraîchement débarquée de Géorgie, fuyant les discriminations et l’injustice de ce pays où elle était pourtant implantée depuis des générations. Lorsqu’on est Yézidi on ne sent chez soi nulle part et partout à la fois. Je suis heureuse de pouvoir dire que nous nous sommes rapidement intégrés en France. Tout allait de soi ici : pour les enfants, l’école ; pour les parents, un travail.

Notre demande d’asile a abouti et nous avons pu bénéficier du statut de réfugié durant quelques années. Sept ans après notre arrivée, nous étions Français. Cela m’a fait tout drôle la première fois que j’ai dû apposer la mention « Française » à côté de « nationalité » dans un formulaire. Il faut dire que je n’étais pas habituée. Être Française présente bien des avantages. J’ai ainsi pu aller étudier deux ans en Allemagne sans que cela ne pose le moindre souci. Pour quelqu’un qui a dû clandestinement quitter son pays de naissance, faute de papiers d’autorisation, cette liberté de mouvement relevait presque du surnaturel. J’ai ensuite pu revenir en France et achever ma double formation de droit franco-allemand à l’université Panthéon-Sorbonne.

Je n’ai pas honte de dire que je me suis peu intéressée à ma communauté. Il est vrai que j’assistais aux mariages et que lors des réunions de famille j’écoutais mes oncles débattre dans notre langue. Mais toujours avec une certaine distance, comme si cela ne me concernait pas vraiment, comme une obligation morale. Il s’agit sans doute là d’un phénomène que connaît la plupart des enfants se trouvant dans « l’entre-deux » : né ailleurs mais vivant ici. À la maison on est ailleurs et dehors on est ici. De quoi devenir schizophrène.

Comme beaucoup, j’ai eu un sursaut de conscience durant l’été 2014, lorsque l’État islamique a commencé à perpétuer des massacres contre mon peuple sur le mont Sinjar en Irak. Oui mon peuple. Mon peuple parce que je me sentais directement concernée, parce que je pleurais de désespoir en regardant les informations et en lisant des articles, parce que je pleurais de rage face à l’immobilité de la communauté internationale. L’envie de faire quelque chose s’empara de moi à ce moment-là. Mais quoi ? Comment ? Par où commencer ? À qui s’adresser ? J’ai finalement eu une réponse presque deux ans plus tard, le 27 mai 2016.

Je suis Yézidi et Française. Car les deux ne sont pas incompatibles. Et surtout, parce que les deux doivent s’unir pour défendre notre cause. C’est ce que j’ai compris aujourd’hui. Non au fond je le savais déjà. C’est ce que l’on m’a rappelée aujourd’hui. Dans un café, en plein cœur de Paris. Mes parents spirituels sont les deux membres fondateurs de l’association Fédération des Yézidi de France dont le but est de défendre et de promouvoir la culture des Yézidi. Lui est grand, rasé de près, sérieux. Elle, elle a de jolis yeux noisettes, me sourit pour me mettre à l’aise. Ils sont mariés et se battent pour la cause de leur peuple. Face à eux j’ai quelque peu honte, je rougis un peu au début. Ils ne semblent pas remarquer ma gêne et entament la discussion. C’est elle qui pose les questions. Elle s’appelle Delal et est journaliste de profession. Tamaz FYF 5Tamaze se contente d’intervenir de temps en temps pour approfondir un point, me poser une question supplémentaire. Ils me demandent de leur expliquer mon parcours, mes ambitions, ma connaissance sur les Yézidis. Je leur réponds aussi sincèrement que possible.

Enfin ils me m’expliquent leur projet : via leur association, leur site internet et leur chaîne de télévision ils comptent faire une place au peuple Yézidi. Ils aspirent à créer le rassemblement, l’ouverture de cette communauté qui vit repliée sur elle-même depuis très longtemps, depuis trop longtemps. Ils parviennent à mettre des mots sur des idées que j’ai depuis longtemps mais que je ne parviens pas à exprimer. Nous abordons des sujets que je n’ai fait qu’effleurer jusqu’ici. J’ose enfin dire ce que je pense, ce que je n’ai jamais pu aborder avec mes parents, par pudeur et surtout par divergence d’opinions. Ils me disent ce qu’ils attendent de moi : les représenter en France car « l’avenir c’est la jeunesse ». « Il faut que tu sois un exemple, pour nos enfants Yézidis et surtout pour nos filles ».

Les filles, un sujet délicat. Moi-même j’ai souffert de cette condition au sein de ma famille. Mes parents ont longuement hésité avant de me laisser partir étudier hors du foyer familial. Ce n’est pas qu’ils ne voulaient pas, c’est juste que ça ne se fait pas chez nous. Et quoi de plus important que l’opinion des autres Yézidis ? Peu importe l’enjeu, il faut toujours apparaître comme étant une famille respectable. « C’est un de nos plus gros souci » me confie Delal, « le qu’en-dira-t-on empoisonne la vie de notre peuple, la vie de nos filles. Il faut que cela cesse, il faut qu’elles étudient ». Tout passe par l’éducation. « Tu es la première Yézidi à notre connaissance à avoir achevé des études de droit à l’université de la Sorbonne » ajoute son mai.

« La première ». Cela m’attriste mais ne m’étonne pas vraiment. Je me suis toujours sentie un peu à part dans notre communauté, un peu comme le mouton noir. Celle qui étudie, qui à 24 ans n’est toujours pas mariée et n’envisage pas encore cette possibilité. Ils précisent le rôle que je pourrais jouer au sein de leur association et me demandent si je suis intéressée. Je réponds par la positive. « Vous savez, j’ai toujours voulu faire quelque chose de concret pour les Yézidis mais j’attendais la fin de mes études, j’attendais d’avoir une position et une stabilité ». Je tente piteusement de justifier mon inertie en regardant le tableau derrière Delal. « Mais c’est vrai qu’en apportant juste mon témoignage, en essayant de faire comprendre aux parents qu’ils faut laisser étudier leurs enfants, laisser étudier leurs filles et de dire à ces mêmes filles d’aller étudier, que le mariage attendra, ça sera déjà une bonne chose ». J’ajoute cela lentement, telle une évidence qui s’impose à moi. Il est vrai que je me suis toujours sentie comme le mouton noir mais je peux contaminer les autres moutons blancs. Leur montrer que la vie ce n’est pas juste du blanc ou du noir mais des nuances de gris.

Tamaz FYF (4)Delal et son Tamaze ont l’air ému. Je le suis également et je les remercie du fond du cœur de m’avoir accordé de leur temps. Nous nous dirigeons vers leur voiture. Tamaze prend une photo de moi avec Delal. « C’est pour notre site » m’expliquent-ils. « Nous allons rédiger un article sur toi afin de diffuser le plus largement possible ton vécu afin que d’autres s’en inspirent ». « Un article sur moi » pensai-je silencieusement. Or je n’ai rien fait. C’est eux qui font tout le travail jusqu’à maintenant. Je me fais cette réflexion en rentrant chez moi. Assise devant mon écran d’ordinateur, j’ai souhaité rédiger un article sur ceux qui luttent – avec d’autres – pour l’éveil d’un peuple qui s’est laissé faire depuis près de 7000 ans. Aujourd’hui ils m’ont transmis leur envie de se battre et d’enfin apprendre qui je suis et d’où je viens. « Je suis Yézidi ». Merci à mes parents spirituels.

 

Natia Navrouzov

 

 ÊzîdXan.Fr

Miqala me p'arvekin

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4 Comments

  1. Zade June 1, 2016 at 21:21

    Natiya heja bira tauvsi melak ta xeika kacamin Bira sesems miraze ta u de u bevete bike efarem

     

  2. Гуля June 1, 2016 at 21:37

    Здравствуйте я вам пишу из Швеци Я сама родом из Грузи и мне очен приятно что такие талантливые девочки ест среди Езидов
    Молодец Натиа

     

  3. Д.Раджави June 1, 2016 at 22:27

    Гуля я гл.админ Ezidxan.fr хотела ближе познакомится с вами .с уважением Далал

     

  4. Baxitan June 2, 2016 at 15:07

    Herbiji béla gelek kec jinen me weki we heben hun herbijin hun sipardiya xwede u tawisimelek nen

     

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Tevayî Malperê

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